En ce 9 mai 2018, cela fait 20 ans que Perfect Blue est sorti. À l’époque, on en était encore aux balbutiements d’internet et tout le monde n’avait pas de téléphone portable, loin de là. Les « animes » japonais n’avaient pas encore acquis leurs lettres de noblesse et Myazaki était réservé à un public restreint de connaisseurs. Le manga est qualifié d’inutilement violent et au milieu de cette nouvelle culture naissante, il y a des œuvres qui traversent un peu tous les obstacles pour atterrir on ne sait comment, dans de petits cinémas de quartier qui ne diffusent que des films d’auteurs en VO. Dans ces endroits reclus, le connaisseur peut trouver des petites pépites méconnues qui vont marquer longtemps l’histoire du cinéma.

 

Satoshi Kon - parti trop tôt en 2010 - nous présente là son chef d’œuvre. Ce réalisateur déjà connu avec l’excellent « Millenium Actress », adore les récits qui brisent la perception du réel où les protagonistes jouent un rôle différent de celui de leur vie réelle. Qu’ils soient acteurs de cinéma, chanteuses ou psychologues oniriques (dans l’excellent « Paprika ») ses personnages ont toujours une image publique à entretenir parfois au détriment de leur identité personnelle.

 

L’histoire de « Perfect Blue » semble d’une banalité affligeante et narre la fin de carrière d’une jeune pop star qui décide de se consacrer au cinéma. Alors qu’elle débute dans son nouveau métier d’actrice, des évènements inattendus et inquiétants se produisent dans son entourage. Le thriller s’assombrit au fur et à mesure que l’histoire avance posant une intrigue audacieuse et morbide dans laquelle le spectateur suit le personnage principal sans vraiment comprendre sa descente aux enfers. Chaque changement de scène devient surprenant, l’intrigue paraît décousue à tel point qu’on se demande si le scénariste sait où il va. Il faut alors arrêter d’intuiter sur la suite et se laisser guider. « Perfect Blue » ne se regarde pas, il se découvre. Il ne se comprend pas, il se vit ; nous prenant aux tripes, torturant le cerveau qui hallucine entre fantasme et réalité, entre plaisir et horreur abjecte (int. -16 ans : ce n’est pas du tout un film familial). Rares sont les œuvres qui nous offrent ce délicieux et précieux moment, où - en chute libre dans l’histoire - on est obligé de s’en remettre totalement à l’auteur en espérant qu’il saura apporter une réponse pertinente aux intrigues posées. Au début du générique de fin, on recompose l’intrigue, on reprend notre souffle… oui pas de doute, tout est cohérent. Chapeau bas…

 

 

Si le graphisme sans infographie semble simpliste à l’heure actuelle, on l’oublie bien vite une fois l’histoire lancée. De même, la bande son entrecoupée de morceaux de musique jetables scandées par des idoles en fin de carrière semble un peu facile. Mais génialement adaptée à l’intrigue, entrecoupée de moments de silence surprenants, oscillant entre ombre et lumière, elle est finalement le complément indispensable à ce thriller horrifique.

 

Il est intéressant de noter qu’on en était à l’époque aux commencements de l’internet domestique. Ça se remarque dans la manière dont les personnages abordent l’informatique et dans le design des navigateurs. L’ex-idole est ainsi façonnée par son image numérique et les commentaires publics pas forcément élogieux de ses fans. Vieille de 20 ans, l’histoire est pourtant visionnaire lorsqu’on connait l’impact actuel que peut avoir une réputation numérique sur une vie. Ce polar sombre, où le réel se délite petit à petit pour laisser place au théâtre de la folie, a inspiré de nombreuses scènes que l’on peut retrouver dans « Requiem for a Dream » ou « Black Swan ».

 

C’est sans reprendre mon souffle que j’ai vu ce dessin animé d’un trait. Puis une seconde fois. Pour comprendre ce scenario en poupées russes, pour noter les détails distillés dans l’intrigue une fois qu’on « sait ». Aujourd’hui ce film visionnaire ressort en salle et bien sûr, c’est en japonais qu’il prend toute sa saveur…

 

 

 

Merlin