CASA DE PAPEL

 

Un concept accrocheur

 

La Casa de Papel suit un groupe de huit braqueurs, qui pénètrent dans la Fabrique Nationale de la Monnaie et du Timbre, à Madrid, pour imprimer leurs propres billets. Enfermés avec soixante-sept otages, ils comptent faire tourner les rotatives dix à douze jours, pour amasser un butin de 2,4 milliards d’Euros. Leur leader charismatique, surnommé le Professeur, dirige les opérations de l’extérieur, depuis un hangar désaffecté. Une flic, Raquel Murillo, est chargée de mener les négociations. 

 

Le Professeur, génial marionnettiste, semble avoir tout prévu, même les situations les plus improbables. Et c’est justement ce qui arrive : plus on avance, moins La Casa de papel est crédible. Pour le meilleur dans les premiers épisodes, où l’on prend plaisir à se faire balader. Et pour le pire quand on commence à se dire qu’Alex Pina, son créateur, pousse un peu trop loin le bouchon – notamment quand le sort du Professeur repose entre les mains de la mère de Murillo… qui perd la mémoire. Pour tenir la distance (23 épisodes d’une quarantaine de minutes), la série s’étire, multiplie les digressions et les imprévus.

 

Des personnages charismatiques

 

Pour garder secrète leur identité, les braqueurs ont adopté des noms de villes : Tokyo, Berlin, Moscou, Denver, Nairobi, Helsinki et Oslo. Ces héros aux compétences, personnalités et physiques complémentaires – un mélange efficace et potentiellement explosif — semblent tout droit sortis d’une BD ou d’un jeu vidéo. La Casa de Papel les présente d’abord comme des pions, avant de revenir, dans des flashbacks inégaux, sur leur passé et les raisons de leur présence dans la Fabrique Nationale de la Monnaie et du Timbre. La série doit beaucoup à ces personnages de truands à priori pacifiques, qui facilitent la digestion des couleuvres que le scénario nous impose.

 

Le Professeur, faux timide planqué derrière ses lunettes, a les épaules assez larges pour porter cette histoire rocambolesque. Il se lance dans un jeu du chat et de la souris avec Raquel Murillo, flic fragile, malmenée par l’enquête mais déterminée. Une danse un temps efficace… avant de devenir fatigante. Côté braqueurs, si la relation entre le bienveillant Moscou et son idiot de fils Denver surprend et touche, on se lasse de la voix off de la rebelle Tokyo, dispensable, et surtout des humeurs de Berlin, sadique mégalomane. On regrette aussi d’en apprendre si peu sur Oslo et Helsinki, mercenaires pourtant attachants.

 

Une symbolique contestataire

 

Le Professeur et sa bande de braqueurs se présentent moins comme des voleurs que des rebelles, qui font chauffer la planche à billets mais ne s’en prennent pas aux économies du peuple. Ils sont, certes, chacun à leur manière, des laissés-pour-compte, des marginaux, des criminels, mais bien moins « coupables » que les banquiers et dirigeants des banques centrales. Ils s’habillent avec une combinaison rouge qui rappelle celle des prisonniers de Guantanamo et portent un masque inspiré de l’effigie de Dalí… qui fait furieusement penser à celui des Anonymous. La Puerta del Sol et les Indignés sont directement cités par le Professeur, qui explique être lui-même petit-fils de partisans italiens et finit par entonner leur chant, Bella ciao – séquence accompagnée d’images d’archives sur les crises financières du passé. La somme astronomique visée par les braqueurs (2,4 milliards d’euros) est volontairement exagérée, pour dénoncer la folie de la spéculation financière.

 

La Casa de Papel offre une réjouissante aura contestataire, mais revient vite à des considérations plus terre à terre – ses héros rêvent plus de s’offrir une vie luxueuse, de profiter au maximum de leurs millions, que de modifier en profondeur la société espagnole. Par ailleurs, l’impact d’un tel casse sur les finances du pays – donc, par ricochet, sur la population – n’est jamais discuté.

 

 

 

Une série exotique

 

On s’est habitué aux séries en anglais, et même à celles en danois et en hébreu. Alors un bon divertissement en espagnol, où les « puta » « joder » et « coño » épicent les dialogues, c’est un peu d’air frais. La Casa de papel exploite habilement certains décors madrilène et choisit même parmi ses symboles une Seat Ibiza de 1992 – l’équivalent ibérique de la Renault 11. Elle change aussi nos habitudes en mêlant un savoir-faire qui rappelle l’efficacité américaine (notamment dans sa mise en scène soignée, souvent musclée, et sa photo impeccable) aux codes appréciés du public espagnol. À commencer par une bonne dose de soap.

 

C’est une des principales faiblesses de la série, qui attribue à chacun de ses personnages une histoire de cœur. Ce sentimentalisme devient un élément-clé du suspense, puisque c’est lui qui fait dérailler le plan du Professeur. Mais ce côté soap, souvent naïf, ralentit artificiellement l’intrigue et peine à nous émouvoir.

 

Un « buzz » d’enfer

 

Difficile de savoir si La Casa de Papel aurait été un tel phénomène sans Netflix. Mais son succès est certainement significatif de l’impact de la plateforme, capable de transformer en carton une œuvre efficace et révolutionnaire. Le bouche à oreille a été impressionnant, peut-être encouragé par un savant usage des algorithmes de la plateforme et par une mise en avant de la série une fois le buzz lancé.

 



 



 

Serge DEGOTTEX,

 

Telerama et Pandore magazine