Et une vague humaine surgit.

 

Mmmmm, que je suis bien là, installé confortablement dans ma chaise longue. Bien à l’ombre sous l’arbre, un petit air frais passe dans la chaleur ambiante. Des oiseaux gazouillent. J’ai eu quelques clients. J’ai fait quelques ventes. Cela suffit à faire vivre la famille. Mon esprit vagabonde. Soudain, un génie m’apparaît. « Tu es l’élu. Mais tu n’auras droit qu’à un seul vœu. Dépêche-toi, tu n’as que quelques secondes à partir de maintenant… ». Mon esprit s’affole. Vite. Heuu… « Des clients et encore des clients qui viendront m’acheter mes produits. Oui c’est ça que je veux génie ». « Très bien, alors prépare-toi car chaque jour, ils seront de plus en plus nombreux » souffla-t-il avant de disparaître dans un nuage de poussière. Un brouhaha se rapproche. C’est déjà un groupe de touristes qui s’approche la main au portefeuille. Je me fais dévaliser et après leur passage, il reste peu de marchandises sur l’étal. Moi qui d’habitude n’en accueille que quelques-uns. Ce sont plutôt des voyageurs qui passent par là.

 

Touriste ou voyageur ?

 

Comme le dit Fabienne Brugères en citant Paul Bowles dans Un thé dans le Sahara « le touriste accepte sa propre civilisation sans objection alors que le voyageur, lui, la compare avec les autres et en rejette les éléments qu’il désapprouve. Le touriste est un conformiste habité par la certitude que la civilisation à laquelle il appartient est la meilleure ; il transporte ainsi ses modes de vie partout dans le monde sans entrevoir d’autres possibilités d’agir ou d’exister. Le voyageur suppose une quête de l’altérité, une capacité à comprendre et accepter d’autres civilisations, à exercer un regard critique à l’égard de sa culture, de son pays, de ses semblables ». Et que dire de ce tourisme de masse. Un milliard deux cent mille vont visiter un autre pays que le leur sans compter ceux qui visitent leur pays. Dans certaines grandes villes, il existe des manifestations anti-touristes comme à Barcelone en Espagne. Certaines populations se sentent étouffées. Les prix flambent et la qualité diminue dès qu’ils sortent de chez eux. Ce ne serait que des épiphénomènes car les locaux estiment que les touristes amènent dans leur valise un air de vacances à la ville, une ambiance détendue. D’autres vous diront que le comportement des touristes est odieux par leurs beuveries, la drogue, l’incivisme et autres destructions irrémédiables. C’est sûr, toute activité humaine transforme le territoire d’accueil mais l’habitant peut y trouver son plaisir. C’est la fête, la poussée économique, même si certains y voient une pompe à fric. Dans certaines zones, il existe des actes terroristes, des conflits…

 

Une nouvelle vague encore plus nombreuse de touristes me dévalise. Et ce phénomène Airbnb. Des locataires sont éjectés, délogés pour que l’appartement soit reloué. Mais le touriste trouve à loger à moindre frais. Des villes de toutes tailles retrouvent de l’activité. Certains peuvent compter sur un complément de rentrée d’argent voire plus. …J’appelle mon fournisseur pour tripler les commandes. J’ai vendu en trois jours ce que je mets en un mois à écouler…

 

Mais n’est-ce pas la liberté du monde moderne que de voyager ?

 

Toutes les civilisations ont voyagé et voyagent. La première fois, ce sont les voyages les plus typés. Mais comment fait-on pour un touriste, un voyage pour qu’il revienne pour un deuxième, un troisième séjour ? Sur ce sujet, la journaliste et directrice de l’observatoire Touriscopie, Josette Sicsic et le socilologue et directeur de recherche associé Cevipof/Cnrs, éclairent nos lumières. « Il faut repenser la ville, les territoires balnéaires, ruraux, inventer des objets de désirs et surtout, avoir une politique touristique avec des stratégies car les bénéfices vont à des investisseurs souvent privés. Cela ne profite ni aux touristes, ni aux locaux. Comment concilier accueil des touristes et respect de la vie des habitants locaux ? Il existe un phénomène d’hospitalité dans les deux sens et c’est pour cela qu’il faut se battre. Il faut faire sonner le tam-tam. Le tourisme est un métier. Il faut y réfléchir sans le tuer, le gouverner pas le réguler. Il faut éduquer le touriste. Protéger des lieux et des cultures locales. Il faut mettre des règles et parfois réprimer ; «La mondialisation, ce sont des hommes qui vont visiter d’autres hommes » encouragent les spécialistes. …Une foule immense s’arrache mes produits et piétine mon joli champ. Ça devient de la folie, j’en ai presque peur…

 

Chacun sa route, chacun son chemin.

 

Le chant du coq me réveille en sursaut. Quel rêve, quel cauchemar étrange ! Je ne sais pas trop. Moi qui rêvait de touristes. Mais dites-moi, comme le dit Jean-Marie Domenceh « Dans ce monde balisé dans lequel le touriste ne se perd plus, on peut toujours prendre des petites routes pendant que d’autres empruntent les autoroutes ». Alors je reste là au bord de ma petite route enfoncé dans ma chaise longue à réfléchir à demain. Il existe maintenant des voyages polaires, des nuitées dans des cabanes, sur la muraille de Chine, dans des parcs d’attraction, des séjours à jouer au chercheur d’or, à jouer au golf au milieu des vaches…Que de perspectives… « Les grands qui versent de l’abondance au sein de l’indigent sont des dieux sur la terre » disait Euripide. Mais « quand on me parle d’abondance, j’écoute avec économie » réplique Robert Sabatier.