Rapprochez-vous de l'objectif à la bonne vitesse !

 

 

 

Parfois j'ai du mal à appréhender les notions de patience/impatience. Vous aussi ? Suivant le moment de la journée, tout s'embrouille. Ça me rend fou. Et déjà, dès que je pose le pied par terre. À côté j'entends mon voisin Corentin à travers les murs : il prépare ses enfants Pablo et Léo pour partir à l'école, les y conduire, se rendre au boulot, être soi-même au top de la représentation pour être "frais", comme disent les jeunes, pour le rendez-vous important du matin. Sa femme Lou est déjà partie très tôt dans les transports en commun. Et quelle chaleur en cette période ! Les cartables au bras dans les escaliers, mon voisin pianote sur son portable afin de "liker" les publications des réseaux sociaux des uns et des autres. Puis en "Facetime" (les deux personnes se voient en direct via leur téléphone), il confirme sa venue au vernissage de son pote artiste de ce soir. Comment il fait. Presque tous les soirs, il est invité à des soirées. Il fait partie de cette génération impatiente, le portable à la main. Ce désir qu'il a du monde qui vient, d'entendre venir d'autres voix. La force du changement est en lui. Au passage, il engueule un de ses fils de six ans qui prend du temps à faire ses lacets. Rouge de colère, dans une autre conversation, il crie et ordonne à une de ses collaboratrices que toutes les pièces administratives soient sur son bureau un quart d'heure avant le rendez-vous. En passant devant moi avec un grand sourire, il m'envoie : "Il faut toujours répéter les directives à ses employés et vérifier, c'est infernal". Je pose mon arrosoir pour m'accroupir et faire les lacets du petit Pablo prêt à pleurer de stress. Une fois ce tsunami passé, je verse de l'eau dans le bac sur la fenêtre entrouverte du couloir où mes plantes prennent enfin de la hauteur en cette belle saison chaude. J'en profite pour râler après tous les habitants de l'immeuble. Et à chaque fois, ce proverbe persan me vient à l'esprit : "La patience est un arbre dont la racine est amère, et dont les fruits sont doux". Et comment mon voisin pourrait-il profiter de la caresse du vent frais du couloir sur nos joues alors qu'il est impatient d'arriver à son rendez-vous ? Tiens, surgit le locataire du dessus, Anthony, le jeune célibataire, régulièrement au bras d’une nouvelle conquête comme de ses bras chargés de ses nouveaux achats. Souvent je le croise aux boîtes aux lettres grommelant un tas de grossièretés sur le facteur : "Oh p...., je n'ai pas encore reçu ma commande. Qu'est-ce qu'il fout ce c... de facteur !". Pourquoi s'en prend-il au facteur ? En plus il a laissé ses clés sur le dessus des boîtes aux lettres. Quel distrait ! Ah, l'impatience rend facilement impulsif et distrait, il paraît. Et son hyperchoix fait de lui un zappeur. L'impatience serait le comportement le mieux partagé en matière de consommation et de relations. Que cette impulsivité serait notre difficulté à s'opposer de manière constructive, à oser le conflit, à affirmer nos besoins, à régler nos émotions, à élaborer un projet sur la durée. Mais moi aussi je suis impatient au fond de moi. Depuis des semaines, je souhaiterais aménager le toit de l'immeuble en véritable potager. Et j'envie les forces du changement qui bouent en mon voisin Corentin alors que mes forces en moi pédalent dans la choucroute. Je les entends mes voisins de palier me surnommer le "ronchon du troisième". Une simple autorisation et mon impatience deviendrait une énergie, un élan, un moteur qui me pousserait hors de ma zone de confort, de mon ronron quotidien. Qu'il est difficile de pouvoir distinguer l'impatience qui fait de nous des râleurs de celle qui nous donnera des idées et des ailes ! J'attends toujours l'autorisation du syndic. J'imagine déjà ce beau potager au sommet de l'immeuble. J'entends du bruit dans le hall d'entrée. Je descends. Une femme à la mine déconfite tambourine la porte vitrée : "Je suis la collaboratrice de Corentin Flembert, j'ai des dossiers urgents à lui remettre". "Mais madame", il est déjà parti amener ses enfants à l'école". Ses yeux se révulsent et elle s'évanouit dans mes bras. Anthony me rejoint. Il s'occupe d'elle. Je saisis ses dossiers, enfile mon casque et mon scooter. Après l'avoir fait demander, je remets les précieux documents à mon voisin Corentin soulagé et arborant son plus beau sourire sans même prendre des nouvelles de sa collaboratrice. De retour, je monte sonner chez Anthony. Après m'avoir ouvert, je retrouve la jeune femme assise prostrée. Mon téléphone sonne. C'est Corentin, tout joyeux, qui me remercie de la course. Une citation de Daniel Confland me vient à l'esprit : "Méfions-nous à l'excès des gens trop impatients. Ils vous piquent les côtes, vous imposent leur rythme. Mais quand de leur temps les impatients se lassent, ils vous laissent rompus, pantelants et exergues, tandis qu'eux sont calmés de vous avoir pressés". Ce Corentin, quand même, ce matin ! À croire que son hyperactivité matinale était comme une angoisse contre l'échec. Mais qu'il est difficile d'identifier ce qui nourrit notre impatience. Certains disent "qu'il faut abolir cette attente de résultat par la patience afin de mieux sentir la maîtrise. Que cette patience aide à mieux vivre les efforts, les imprévus et les déconvenues. Qu'il faut savoir ralentir et prendre son temps, les conditions indispensables pour être présent à soi et vivre pleinement sa vie. A contrario, dispersion et précipitation sont les meilleures façons de passer à côté de soi et de ce que l'autre offre de meilleur". En revenant de mes courses, je croise Mr Albert du syndic : "Au fait pour votre potager, c'est ok. On vous laisse faire un essai". Mon visage s'illumine. Enfin du carburant dans mon moteur. Une étincelle comme un besoin d'aller de l'avant. J'ai hâte de devenir l'acteur joyeux et inspiré de ma vie. Une impatience qui inspire ma créativité, ma dopamine. L'impatience, cette active attente qui va m'aider aussi à poser mes limites. PS : Merci à Mi, Lo et Régis pour leur patience. Imaginez leur impatience ! Quand ils doivent boucler une édition le 14 du mois et que la fine équipe de rédacteurs n'a toujours rien envoyé le 1er. Certains diront un beau challenge, d'autres une "active attente", lol, avec en vue la relecture, la correction, la traduction, la mise en page... Quoi qu'il en soit, cette édition sera faite de beaux fruits doux à déguster pour tous les lecteurs (ah patience, un arbre dont la racine est amère et les fruits sont très doux, proverbe persan) et notre impatience comme une énergie d'être des acteurs joyeux.

 

 

 

 

 

Claude Serra