Accusé, levez-vous ! Les estomacs du public groupé se mirent à gronder - « Vous êtes accusés de nuisances olfactives …» martèle le président… Je n’entends plus la suite du réquisitoire.

Mon esprit plonge dans les méandres de mon enfance. - « Etienne ! Va m’acheter trois gousses d’ail chez l’italien » me lance ma mère en me tendant son porte-monnaie à l’armature dorée. C’est bientôt l’heure de manger. Ah les repas de ma mère… Je prends mes jambes à mon cou et je dévale les escaliers deux à deux. Pas la peine d’arriver à l’étage inférieur que je sais que je vais passer devant la porte des Messalka.

L’odeur de leur Pangas me titille les naseaux. J’en ai encore le goût dans la bouche.

 

Vivement mercredi midi. C’est le jour où je vais manger chez eux avec mes amis Matyas et Mark. Des polonais. Le Pangas, c’est une sorte une pain plat accommodé de fromage, ail écrasé, de jambon. Les italiens appellent cela le Focaccia et chez nous ce serait la fougasse. Un délice, je vous le dis. Dans l’escalier je croise Banita, une sorte de mama Hindou - « Dis-moi » mon Titi, j’ai dit à ta mère que tu viendras manger avec Hasfana ce jeudi midi en sortant de l’école. Je t’ai préparé des Samoussas comme tu aimes »

Mes yeux s’écarquillent : « oh merci mama Banita, trop bon » je réponds avec un sourire magique. Et dire que les gens pensent que les samoussas sont une spécialité des thaïlandais ou chinois. Que dalle. C’est un plat qui vient de l’Inde. Vous savez ces petits triangles farcis et frits. Olala, rien que d’y penser. - « Toi tu vas louper le couscous de ma mère, toi tu vas louper le couscous de ma mère » me chambre le petit Kaïs - « Je sais, arrête. Mais j’avais promis à ma mère de rester avec elle ».

 

Son couscous à l’agneau et aux légumes est une tuerie. A chaque fois mon pote Amir m’invite quand sa mère le fait. Je râle. Et ça me fait penser à ses petits gâteaux… Nonnnn, je loupe ça aussi. Mais je sais qu’elle en montera à ma mère et que ma mère lui préparera un plat de sa daube de poulpe… - « … et de détournement de propriété intellectuelle à l’encontre de personnes fragiles… » me ramène à la réalité ce président bien ironique.

Je ne peux m’empêcher de ressasser tous ces souvenirs d’enfance. - « Vas-y goûte ça, tu vas voir » me perce de son regard envoûtant Gabriella, cette sicilienne de mon collège.

Avec de regards à demi cachés, de sourires dévoilés, nos regards sont devenus de plus insistants jusqu’à aujourd’hui où je me retrouve chez alors que les parents sont au travail. - « C’est mon père qui a préparé ce Macco. Il a préparé sa purée de fèves fraîches avec ses pâtes qu’il fait lui-même. Elle me tend sa cuillère qui déborde du met des temps anciens. Je ferme les yeux en entrouvrant la bouche. Un goût succulent me saisit la langue. Juste le temps de savourer que je sens ses lèvres pulpeuses se déposer sur les miennes. Le paradis existe. Je vous le dis. - « Je vous parle, Monsieur. Est-ce l’émotion qui vous gagne ou est-ce la solennité du discours qui vous intimide ? Ressaisissez-vous que diable ! Le monde vous regarde » hausse le président, « Au nom de la Confrérie des Maîtres Gastronomes de Méditerranée, je vous fais Chevalier du Temple… » célèbre le président.

 

Mon esprit vagabonde de nouveau. Quand je pense à tous ces cuisiniers de renoms qui ont parcouru le globe pour mélanger les épices, fusionner les ingrédients pour parfaire leur création et que moi, juste dans mon immeuble, de palier à palier, d’étage en étage, en prenant le temps d’écouter ses mamans devenues grand-mères et ces pères devenus grand-père, je peux offrir aujourd’hui une cuisine de Méditerranée presque jalousée… Un voyage culinaire sans même quitter mon quartier.

 

Claude SERRA