Les Misérables (2019)

 

Film de Ladj Ly

 

 

 

 

 

 

 

Les Misérables a été présenté comme une des sensations du dernier festival de Cannes, l’une des fameuses «claques» que la Sélection nous impose chaque année.

 

Nouveau chapitre cinématographique sur les cités, qui reviennent à intervalles réguliers pour les honneurs (La Haine, prix de la mise en scène, Dheepan, palme d’or…), le film est reparti avec le prix du jury, ex aequo avec Bacurau, l’autre grand film sur la revanche des opprimés, et jouant sur les mêmes codes du western. C’est d’ailleurs là l’un des angles un peu déstabilisants du traitement, mais qui ne surprend pas non plus de la part de Ladj Ly, membre éminent du collectif Kourtrajmé : l’alliance d’un naturalisme social à une esthétique romanesque et codifiée. Dès l’entame du récit, l’immersion dans la banlieue se fait sur le mode du contrepoint : les scènes de liesse occasionnées par le mondial 2018 sont phagocytées par une nappe musicale angoissante, qui semble annoncer que l’euphorie n’est qu’illusoire et éphémère, et que cette même foule peut se transformer en bloc hostile à tout moment. La première partie du récit expose patiemment les différents protagonistes, et les pôles d’une cité, Montfermeil, où le béton quadrille les clans, les planques et les zones d’appartenance, sillonnées par la BAC qui assure sa trajectoire par l’intimidation ou la complicité. Un microcosme bouillant, que le réalisateur (qui adapte ici son propre court métrage) connait par cœur, organisant avec brio une visite guidée qui n’oublie jamais l’empathie et sait slalomer entre les différents poncifs inhérents aux lieux. La force première de son regard provient très clairement de la sincérité qui irrigue chaque plan, et les origines documentaires de son travail sur cette même cité, ainsi que le copwatch qu’il pratiquait plus jeune expliquent la clarté avec laquelle il parvient à établir la carte de ce dédale où le nouveau venu semble totalement désorienté. Le recours au drone, ressort scénaristique plutôt malin, permet en outre un regard en surplomb qui dépasse la simple pose esthétique (on est loin du regard commun distillé par l’esthétique des clips de rap) pour accompagner les désirs d’élévation d’un jeune voyeur, et simultanément donner à voir les fortifications prêtes à exploser à tout moment. Ici se loge l’une des belles leçons du film, et du parcours d’un enfant de la cité : la force du regard pour maîtriser les lieux, la distance juste qui permet de jauger et apporte une forme de salut par rapport à la violence de ceux qui se regardent de trop près. Car, bien évidemment, il s’agira par la suite de descendre dans l’arène pour prendre le pouls de la poudrière. C’est là que le western prend ses droits : figures tutélaires (le maire, les flics, eux-mêmes subdivisés entre le connard raciste, le banlieusard plus humain, le jeune premier, les parrains locaux), réunion dans les saloons, réflexion sur l’établissement de la loi et ses nécessaires compromis, scènes d’action, tout le catalogue est exploité. Cela occasionne nécessairement quelques clichés et passages obligés qui appauvrissent un peu le propos, une certaine surenchère (le gamin dans la cage du lion, par exemple), des caractérisations un peu poussives, et qui contredisent justement l’un des punchlines du flic le plus caricatural, répondant au nouveau venu qui lui disait « Arrête de jouer au cowboy » : « Ce que t’as pas compris, c’est que justement on joue pas ici ». Le premier dénouement, après les arrangements en haut lieu concernant la bavure qui structure tout le récit, laisse craindre une morale assez convenue, verbeuse et mécanique, qui elle aussi plombe un peu des ambitions qu’on pensait plus grandes. Mais c’est sans compter sur la puissance des scènes de contact, qui reprendront leur droit dans l’épilogue. La réelle force de frappe du film provient de sa gestion impressionnante des conflits, habilement mêlés à l’appréhension très maîtrisée des espaces. La scène de conflit entre les habitants et les gitans atteste ainsi d’une superbe tension, qui ne se démentira plus dans les suites du récit, jusqu’à ce point d’orgue qui se garde bien de conclure (et rappelle, peut-être un peu trop explicitement, le dénouement de La Haine) et met dos à dos les opposants, sans jamais céder au discours partisan. Étouffant, très bien rythmé, le chaos de l’émeute dans ces cages d’escalier concentre à lui-seul tout le caractère explosif de la question sociale des cités. Mais il prend surtout soin de ne pas résonner comme une vengeance légitime qui viendrait satisfaire les instincts les plus primaires du spectateur, colorant l’action d’une noire claustrophobie. Convoquer Hugo est évidemment tout sauf innocent : l’ennemi, c’est la misère, et la violence qui en découle résonne surtout comme un cri d’impuissance.

 

 

 

Marie NKOUNKOU