Les nouvelles aventures de la nurse volante nous laisseraient une impression persistante de déjà-vu, s’il n’y avait pas la magistrale Emily Blunt pour enchanter tout ça.

 

 

 

Ceux qui ont vu "Dans L’ombre de Mary" (John Lee Hancock, 2013) et ceux qui ont entendu les enregistrements des séances de travail où Walt Disney se confrontait à Pamela L.Travers, savent à quel point le fondateur de la firme aux grandes oreilles tenait à adapter l’œuvre de la romancière britannique.

 

On peut d’ailleurs considérer "Mary Poppins" (Robert Stevenson,1964) comme un manifeste de tout ce que fut en somme le projet artistique et économique du père Walt. On retrouve justement ce précipité d’univers Disney dans "LE RETOUR DE MARY POPPINS", cocktail merveilleusement dosé où se marient les différents savoir-faire du blockbuster familial. De l’animation “à l’ancienne” à la 3D, en passant par des chorégraphies foisonnantes en studio au rendu savoureusement artificiel, on ne boude pas son plaisir d’autant que le festin visuel est servi copieusement.

 

Pour commander ce navire gigantesque, Disney a fait confiance à Rob Marshall après ses bons et loyaux services sur "Into the Woods", une comédie musicale qui exigeait déjà un artisan aguerri dans la gestion d’une large équipe et d’une machinerie lourde. Un tel choix de réalisateur, plutôt faiseur discipliné qu’auteur, signe les intentions de la major soucieuse de garantir un divertissement fidèle à l’esprit de son modèle, assurant dès lors un cahier des charges évident sans s’autoriser trop de réinvention, ni de transgression.

 

C’est précisément dans cet exercice un rien trop formaté que "LE RETOUR DE MARY POPPINS" montre ses limites, et présente dès lors les symptômes de l'effet "Réveil de la Force".

 

Tout comme le septième épisode de la saga Star Wars, le film de Marshall colle de si près au cahier des charges qu’il cherche à reproduire la magie du classique de 1964, selon un schéma précis en en ressuscitant le charme scène par scène. De la même façon que Rey semblait marcher dans les pas de Luke Skywalker, le récit semble ici couler sans méandres dans le lit du récit originel à la façon d’un remake, tout en s’autorisant au passage quelques ajouts en tant que sequel. En lieu et place de Burt, le ramoneur, on trouve alors Jack, allumeur de réverbères, Mary ne rend pas visite à son oncle hilare flottant au plafond mais à sa cousine dont le plafond devient le plancher, l’histoire ne se conclut dans un parc londonien autour d’un cerf-volant, mais la célébration de l’enfance reste de mise, autour de ballons de baudruche cette fois-ci.

 

Cependant l'effet "Réveil de la Force" est bien moins dommageable à l’univers et au format conte dans lesquels s’inscrit "LE RETOUR DE MARY POPPINS", qui ne l’est à la saga Star Wars. S’il faut rester fidèle aux ingrédients fondamentaux de l’original de 1964, alors le récit se doit d’enchaîner des scènes, ou à plus proprement parler, des tableaux, prétextes à autant de parenthèses chantées et enchantées, dans lesquelles nous nous évadons en compagnie de la fratrie de jeunes protagonistes.

 

On évoque souvent la stratégie Disney actuelle, portée par des live action tels que La Belle et la Bête, bientôt Aladdin et Le Roi Lion, misant sur la nostalgie des trentenaires qui peuvent retrouver les émotions de leur enfance et les partager avec leur enfants grâce à ces nouvelles moutures, ces mise-à-jours 2010’s.

 

Le cas de Mary Poppins a cela de différent qu’il découle de plus d’un demi-siècle de cinéma hollywoodien, et assume totalement son héritage en offrant des caméo à Angela Landsbury, David Warner et Dick Van Dyke, mais également en convoquant l’âme d’Esther Williams ou de Gene Kelly dans ses numéros musicaux. Numéros musicaux où la direction artistique est au diapason sur tous les postes, costumes, décors, comme effets spéciaux, même si hélas la partition de Marc Shaiman par ses faux airs de faussaire, ne réussit que trop rarement à égaler les musiques cultissimes des Frères Sherman.

 

 

 

Le charme du RETOUR DE MARY POPPINS viendrait-il donc de son anachronisme ?

 

C’est ce qu’on est tenté de croire au regard de son scénario à contre-sens des tendances actuelles du blockbuster. A la surenchère d’enjeux et de péripéties habituellement calquée sur le modèle Marvel Cinematic Universe, le récit lui non plus ne s’éloigne jamais vraiment du schéma old school initié par le film de 1964.

 

Ainsi, on se retrouve la plupart du temps devant un assemblage de scènes, certes spectaculaires, mais ne font pas vraiment avancer l’histoire, restant à hauteur de ses trois jeunes protagonistes, alors qu’au final l’intrigue se dénoue en grande partie par un deux ex machina sur lequel les enfants n’ont aucune influence.

Il en résulte l’impression globale que le script est avant tout prétexte à la succession de tableaux de comédie musicale, et un deuxième visionnage serait de rigueur pour comprendre le lien entre les enseignements de la nurse volante et les événements qui interviennent dans le monde des adultes.

Si on l’envisage en tant que remake, LE RETOUR DE MARY POPPINS souffre indéniablement de la comparaison avec son aîné ; si on le considère en tant que sequel, la comparaison reste rude. Mais si on accepte cet opus 2018 pour ce qu’il est artistiquement en commercialement, à savoir un hybride peu avenant entre remake et sequel, alors on finit par y trouver son compte, ravi de retrouver une icône de la pop culture qui n’avait pas pointé le bout de son charmant nez depuis plus de cinquante ans. D’autant que lorsque le récit se permet des incartades dans le schéma préétabli, il réussit à insuffler des émotions nouvelles dans cette vaste impression de déjà-vu, comme lorsque la séquence d’animation se termine en cauchemar, ou lorsque l’absence d’une mère est évoquée avec pudeur, davantage murmurée que chantée par le père veuf.

Mais la plus-value la plus flagrante de cette suite, c’est bien entendu Emily Blunt investissant le rôle dès la première seconde comme si elle avait toujours était là, enfouie quelque part dans nos mémoires d’enfants. Il suffit que la caméra s’attarde deux secondes sur son visage, en contre-champs d’une réplique prononcée par un enfant, pour que ses yeux opalescents irradient l’écran.

A la façon d’un Doctor who, d’un ange voyageur sans âge ni foyer, Emily Blunt regarde ses protégés avec tendresse, mais ce regard finit par trahir une certaine mélancolie.

 

 

 

Arkham