YOU (2018)

série de Sera Gamble

et Greg Berlanti.

 

 

La question que nous (je me place du côté des téléspectateurs et je m'inclue dedans) nous posons tous, je pense, si on est saints d'esprit, à la fin de You, c'est : Joe est-il une bonne ou une mauvaise personne ?

 

Non, bien sûr que non, Joe n'est pas une bonne personne. Non, mais dans l'histoire de Joe le libraire (interprété par Penn Badgley, coucou Dan Humprey) qui tombe amoureux de Beck l'étudiante en lettre et future écrivaine névrosée (interprétée par Elizabeth Dean Lail, coucou Anna de Once Upon a Time), le mal est banalisé (coucou Hannah Arendt), pire, poussé à l'acceptation. Joe le taxi Et c'est bien ça qui dérange. Joe, par amour, va peu à peu supprimer tout les obstacles qui nuisent, selon lui, à l'épanouissement et l'avenir professionnel de sa bien-aimée Beck, ainsi qu'à leur relation, quitte à évacuer, au sens propre du terme, des obstacles humains de leur(s) chemin(s).

Mais Joe a prévenu, dit et redit : "All I did is for you, Beck" et "All relationships on their hurdles to overcome, isn't it ?".

 

Alors pourquoi, avons-nous pu penser, à un moment ou un autre (ne mentez pas) que Joe était bon, ... quand même ?

 

Joe la voix off D'abord, parce que l'histoire est racontée par la voix off mais pas vraiment off de Joe puisque Joe apparaît quasiment à chaque fois dans le champ quand sa voix off est énoncée. Bref je ne connais pas le nom de ce type-de-voix-pas-vraiment-off mais cela fait qu'on vit l'histoire de Beck, Peach et compagnie à travers la vision de Joe. Déjà d'emblée, et je ne sais pas si c'est le cas dans les livres, les réalisateurs de You nous éloignent à 100 kilomètres de l'objectivité. Nous voyons et vivons la série à travers Joe, et non à travers Beck, Benji Peach ou nous-même, même si je me souviens d'une fois où la voix off de Peach est apparu genre 20 secondes, après que Joe l'ai tuée. Je crois me souvenir aussi que les pensées de Beck sont parfois explicitées en voix off.

Nous ne sommes donc pas dans une position d'observateur ni de juge. Puisque nous sommes plongés dans la tête de l'assassin, nous sommes davantage amener à comprendre ce qui le pousse à l'acte et donc, à comprendre son fonctionnement, et donc... à l'excuser si on va jusqu'à se permettre d'avoir de l'empathie pour un psychopathe (j'en ai eu par moment, je vous rassure, nous sommes tous normaux).

 

"Comprendre ne veut pas dire pardonner",

a cependant dit Hanna Arendt.

 

Joe la logique du mal Cela étant dit, le deuxième élément qui pourrait nous laisser penser que Joe est une bonne personne, c'est la manière dont les événements s'enchaînent logiquement, bien que la logique "normale" - celle qui voudrait que Joe avoue tout ou se face coincer, si il n'était pas un psychopathe - est inversée. Joe par son sang froid démesuré, accumule les crimes et les mensonges avec une rationalité et une dextérité extrême. En toute "contre-logique", il n'est donc jamais incriminé, jamais inquiété, en tout cas, pas dans cette saison, même quand il laisse son pot d'urine sur les lieux du crime. Il ne se trahit jamais, sauf quand il dit tout à Beck à la fin, mais elle est morte et a emporté la vérité avec elle. Joe sait que Paco sait "un bout" de sa criminalité, mais ils ont conclu un pacte inviolable, pour des raisons exposées ci-dessous.

Le libraire qui l'a élevé est dans un état de démence, et il est lui-même un psychopathe. A chaque nouvelle cruauté de Joe, le scénario cède rapidement la place à autre chose, quelque chose de plus beau. Il n'y a pas de banalisation du mal dans le sens où Hanna Arendt l'entend, puisque les actes de Joe, aussi mécaniques soit-ils (il demande quand même à un enfant d'aller chercher le produit qui va brûler le cadavre de Benji comme il lui demanderait d'aller acheter du pain), ne sont commandés par personne d'autre que lui. Il y a une banalisation du mal dans le sens ou des crimes, aussi graves soient-ils, sont présentés scénaristiquement comme de simples faits, très concis, très quotidiens. Le scénario ne s'arrête pas dessus.

Il ne revient que RAREMENT dessus.

Joe l'enfant mal-traité Seul le passé propre au personnage de Joe, et externe à l'histoire de You est régulièrement mis en scène à l'aide de flash-back. Paco, l'enfant que Joe veut à tout prix sauver des griffes du père Ron, et Beck, qui l'obsède, sont deux portes d'entrée vers ses souvenirs. Paco lui rappelle l'enfant abandonné, puis l'adolescent placé et violenté qu'il a été. Beck lui rappelle la trahison qu'il a subit par son ex, Candace, qui l'a trompé. Ces deux événements déclenche la criminalité de Joe, et ces flashbacks participent au troisième procédé narratif qui nous fait "aimer détester" cet assassin, ou l'aimer tout court.

La pitié. Nous avons clairement de la peine pour cet enfant devenu adulte, comme Beck dans le dernier épisode :

"J'ai de la peine pour toi Joe".

 

Alors nous le comprenons un peu plus encore, et nous l'excusons encore un peu plus. Seulement ne fais jamais aux autres ce que tu n'aimerais pas qu'on te fasse. Cqfd, Joe est un psychopathe. Joe l'ange Ce qui achève la compréhension de Joe, c'est l'écriture même des personnages. Les gentils sont les méchants, les méchants sont les gentils. Penn Bagdley à une belle gueule et n'a clairement pas la tête de l'emploi. Qui pourrait lui attribuer des actes aussi glauques ? Sûrement pas sa voisine. Sûrement pas son collègue. Seul Ron, qui le traite de "freak" dès le premier épisode, ou Peach, qui l'accuse d'avoir volé son livre doutent constamment de lui. Sauf que Ron est un méchant, il bat son fils. Peach est une garce, c'est une Salinger, et elle a des nudes de sa meilleure copine sur son ordi, donc c'est super chelou. Même Beck, elle trompe Joe. Joe a donc des problèmes de confiance dû à son enfance, ravivés par les personnes qu'il aime une fois adulte.

Donc il tue. Il tue, il tue, il tue.

Il tue beaucoup.

Mais Joe a mal.

Et si il a mal,

c'est pas lui le méchant, si ?

 

 

Marie NKOUNKOU,

volontaire service civique