Mythes ou Mito ?

 

 

Ah, voilà, impeccable. Je me jette dans mon canapé. Trop bon. Me prélasser après une bonne journée de travail. Et toute cette circulation. Quelle galère. Chaque jour, ça me rend fou. Le prix du carburant qui augmente, les prix qui flambent. Certains sont immensément riches et ne soupçonnent même pas notre quotidien. On devient dingo ma parole. Pendant que d’autres nous demandent de diminuer notre vitesse ou de faire attention pour éviter la pollution alors que d’immenses porte-containers traversent les océans par milliers. Non je ne m’énerve pas, je parle ! Allez, je me calme. Profite de ton moment, relax man. Je m’ouvre une bière. J’allume la télé. Mon portable vibre de notifications, des Facebook, Instagram, Tweeter, Snapchat et tutti cuanti. Le torse d’Apollon sculpté du joueur de football portugais Ronaldo apparaît. L’icône de tout un peuple… Des millions de followers. Il nous fait rêver à braver ses épreuves, surtout ceux qui sont supporters de son pays ou de son équipe italienne de la Juventus après celle du real de Madrid. « Aucune société ne peut vivre sans mythes ; ils sont ceux qui donnent du sens, ceux qui guident les rêves, qui rendent  le mouvement possible et signifiant ; ils sont la chair et le sang habillant le squelette des structures sociales […] Le temps est à nouveau venu […] d’accepter ce qu’ils nous apportent » affirme Thierry Gaudin. D’un autre côté, « la suspicion pèse sur nos héros depuis une cinquantaine d’années. Le héros vivant, un objet donné aux autres, au pouvoir qui l’utilise et aux foules qui le consomment ».

 

Mais j’ai besoin de héros moi.

 

J’ai vibré en 1998 lorsque les français sont devenus champions du monde de football. Et j’ai encore sauté au plafond lorsque la nouvelle génération de « bleus » a de nouveau remporté le titre suprême. Les français aiment le miroir que leur ont renvoyé les joueurs aux noms de Mbappé, Kanté, Griezmann, Pavard, Lloris, Pogba… Loin du terrorisme, des fractures sociales. L’histoire du colonel Beltrame qui se sacrifie pour sauver une vie lors d’une attaque terroriste à Trèbes est tout autrement intense.

 

 

Le téléphone sonne. C’est mon patron. Il faut retourner au « taf » d’urgence. Pfff, pourquoi je ne me lève pas contre la tyrannie de mon patron ? Pourquoi je ne suis pas un Martin Luther King, un Mandella, une Katniss Everdeen au masculin, James Bond, Simone Veil au masculin aussi, revenue de l’enfer nazi pour incarner le courage et la liberté ? J’enfile mon blouson, je saisis ma sacoche et c’est reparti. Je pense au génie de Nietzche : « ne fait rien que d’apprendre, d’abord à poser des pierres, ensuite à bâtir, que de chercher toujours des matériaux et de travailler toujours à y mettre la forme » […] « car toute croyance aux lois surnaturelles et divines du génie » ajoutait-il, « est un enfantillage de la raison ». Nul n’a de solution miracle. En mettant un pied dehors, le froid me transperce. J’accélère mes pas.

 

 

 

Tout l’univers derrière moi ?

 

Mes yeux s’attardent sur cette créature qui met en valeur une publicité sur fond parisien. Ah le fantasme de la femme qui est belle sans le faire exprès. Depuis Brigitte Bardot, qui brûle les feux rouges, qui déclenche des bagarres, qui provoque des scandales, le chic à la française fait rêver. Oulala, j’ai chaud d’un coup. Ah Brigitte Bardot… « « Si l’on interprète les mythes littéralement comme des récits factuels, alors les mythes sont des mensonges. Mais si on les considère comme le reflet de son propre monde intérieur, alors c’est la vérité. Le mythe, c’est la vérité ultime […] l’énergie transcendante qui est à l’origine de l’univers, de notre propre vie – de la vie de tout un chacun. Quand on dit qu’on cherche le sens de la vie, ce que l’on cherche en fait, c’est à vivre en profondeur » précise Joseph Campbell. Ainsi, les mythes sont l’émanation de notre humanité intime et ils nous ouvrent l’accès au mystère que le monde et nous-même sommes à nous-même.

 

 

Alors ne soyez pas raisonnable, éprouvez et ressentez en profondeur, vivez l’expérience. Goûtez ou regoûtez, comme lorsque vous étiez enfant pour certains. « Émerveillement, joie, effroi, stupeur, création et récréation s’y mêlent […] et parfois dans ses jeux, ils recréent leur histoire et, ainsi, ils participent à leurs vies de héros ou de dieu, de dragon ou de démon […] Pour autant que l’homme garde un cœur émerveillé, l’enfant éternel des nouveaux départs peut vivre en lui jusque dans son âge avancé » parle avec finesse Frances Wikes. « Revenir au mythe pour redonner sens à son action dans les divers rôles que l’on est amené à jouer dans la vie personnelle et professionnelle, cela peut être une bonne idée » écrivent Tony Khabaz et Catherine Lagarde.

 

 

 

Sommes-nous à la fin du monde annoncé ?

 

Ils ont beau avoir de belles paroles, pour moi c’est la descente aux enfers. Avec mes outils, les doigts gelés au fond de ce trou à desserrer des boulons, changer des pièces pour que la ville ait son eau potable. Moi aussi j’aimerais trouver mon Graal !  Je le cherche toujours… « Si les grecs cherchaient l’immortalité et la transcendance, Rome son héros militaire, le héros d’aujourd’hui est celui qui réussit un exploit. La figure héroïque est devenue profane, sa force s’est tournée vers le monde au lieu de se s’orienter vers l’auto-dépassement » écrit Luc Bigé. On dirait que chacun s’escrime à faire le buzz, obtenir le plus de « likes ». Ah les réseaux sociaux ! Le produit dont vous êtes le héros. Je ressors de mon trou le corps gelé. Vite que j’aille me mettre au chaud. Je croise des ombres dans la nuit, les yeux dans le vide comme des morts-vivants broyés par leur quotidien.  Les mots de Luc Bigé m’interpellent : « nous sommes arrivés à la fin d’une époque. D’une façon évidente, nous sommes parvenus aux limites des capacités de la planète, devenue incapable de nourrir 7 millards de personnes sans épuiser ses réserves. Sans même parler de la pollution, de la gestion de l’eau, des questions agro-alimentaires et économiques… Nous sommes à la fin d’un modèle de consommation et de civilisation. Donc oui, nous avons besoin aujourd’hui que de nombreux héros se lèvent car nous sommes à l’orée d’un nouveau monde. Quand va-t-il apparaître ? Une phase de chaos et d’incertitude précède toujours la naissance d’un héros, c’est un peu ce que nous vivons aujourd’hui ».

 

J’ouvre ma porte de nouveau. La chaleur m’enveloppe. J’accroche mon manteau et je me jette, plutôt je plonge sur mon canapé cette fois-ci pour de bon. Je rallume la télé et je retombe de nouveau sur le dieu du stade Ronaldo. Oui on le sait, le sport canalise la violence sociale. Le sport évite que les classes populaires ne se révoltent contre la domination qu’elles subissent. Bon ben je continue de regarder le match. Allez les bleus !

 

 

 

 

 

Claude SERRA