Et V’lan, v’loi ton héritage !

 

 

 

Bonjour, je m’appelle Éric. J’ai six ans. Mon père Franck vient de m’offrir un bel ours en peluche avec son plus grand sourire. Son sourire éclaire ma journée encore plus que le cadeau qu’il vient de me faire. Je serre mon papa très fort. Je dirai même très très fort. Mon papounet me demande quel est le nom que je vais donner à cet ours tout doux ? Pour l’instant je n’en sais rien. Je lui dis que je pars dans ma chambre jouer. Il me regarde prendre la direction de mon univers de petit enfant avec toujours ce grand sourire. Mon petit cœur est aux anges. Pendant que je fais faire plusieurs tours de mon circuit imaginaire avec mes petites voitures qui se poursuivent dans des courses poursuites bruyantes, j’entends au loin les bruits dans la cuisine qui m’annoncent un dîner délicieux. Après plusieurs carambolages, des combats de mes bonhommes et les interventions des soldats en plastique, une odeur de purée maison vient réveiller mon estomac désormais grogneur. Je pars rejoindre mon père dans la cuisine mon ourson sous le bras, pieds nus. Aïe, je sens que ça va le contrarier. Je fais marche arrière pour enfiler mes beaux chaussons aux têtes de lions. En rentrant je crie « il va s’appeler Joseph ». Mon papa se retourne lentement. Ses yeux sont ronds et la bouche bée. Un long silence s’installe. Puis je le vois grimacer. Il tente un sourire mais celui-ci n’est pas comme son grand sourire radieux de tout à l’heure. Je sens qu’il s’est passé quelque chose. Et puis comme si de rien n’était, il me demande d’aller me laver les mains à la salle de bain. Quand je reviens il me serre de nouveau dans ses bras. Hum que c’est bon. Mais je sens qu’il est tracassé et ça me tracasse. Comme si de rien n’était nous savourons ensemble ce bon repas. Maman nous rejoint. Elle était occupée à faire les devoirs de ma grande sœur Nina. A table, Nina nous raconte une de ses blagues. Tout le monde rit. Et moi aussi, non pas de sa blague, que j’ai pas du tout comprise, mais de voir toute la famille rire. Des années plus tard, tata Yvette et tonton Martial nous rendent visite. J’ai seize ans. « Il paraît que tu ne poses jamais de questions sur la famille. Et avec des amis du lycée, c’est pareil. Tu veux qu’on en parle un peu ? » me chuchote tata, qui est toujours adorable avec moi. J’esquisse un sourire. Je lui réponds que non, tout va bien, que je suis un peu comme ça. Je ne lui dis pas mais en plus de ne pas poser de questions, je me dispute souvent avec les autres copains, surtout les plus grands. Je suis régulièrement en conflit de rivalité avec eux. Ils me saoulent en fait. Ils se prennent pour qui hein ? Ils ne tiennent jamais parole. Tu dis à un de ne pas le dire à l’autre, tu as un petit secret avec un autre et souvent ils balancent tout. Quels cons ! Je pourrai lui raconter à tata, c’est vrai, mais je n’ai pas envie qu’elle fasse comme les autres, qu’elle raconte tout à un des membres de la famille. C’est comme papy Henri qui vient me rendre visite chaque semaine depuis que je suis petit. Il n’est pas rigolo lui. Son regard glaçant qui fixe sans un mot. Jamais un mot gentil. Imagine que tata aille lui raconter mes petits secrets. Pourtant dans ses yeux je ressentais un je ne sais quoi qui en disait beaucoup. Comme s’il avait quelque chose à me dire… Mais non je dois me tromper. Il est froid et puis voilà. Ça me rend dingue. Quand j’entends ce qu’on partagé les autres avec leurs grands-pères dans leur enfance : les parties de foot, quelques jours de vacances où ils font tout ce que tu demandes, enfin presque, des cadeaux incroyables « que quand tu es petit », sont fantastiques. Enfin bref, c’est comme ça. Mon papy est spécial et puis c’est tout. Je sens quelque chose de bon dans ses yeux mais quoi… Tient mon cousin Christophe, « oh cousin, comment vas-tu, ça fait plaisir », je lui saute au cou. On déconne, on se chambre et on se pose. On parle lycée, copines. A lui je peux lui dire. Pour moi c’est compliqué. Je n’arrive pas à poursuivre avec une fille. Le côté séduction se passe bien et puis après je bloque, je ne sais pas pourquoi. Impossible d’avoir une relation suivie. J’ai l’impression d’avoir un sacré problème. « C’est génétique, non ! Regarde mon père, il nous a fait nous ses deux enfants, alors pourquoi ? ». Mon cousin me regarde bizarrement : « mais enfin Éric, il n’y a pas que ta sœur et toi. Ton père a eu un autre enfant d’un premier mariage avant cette horrible guerre de 39-45. Et lors d’une rafle, son ancienne femme et son fils ont été déportés en camp de concentration. Ils étaient tous les deux juifs. Son fils avait huit ans et ils ne sont jamais revenus de là-bas ». Un grand vide s’empare de moi. Je n’étais au courant de rien. Je suis bouleversé. Pourquoi ce secret envers moi ? Mais pourquoi !!! Tout mon corps crie en silence. Mon père avait gardé ce secret en lui sans rien dire. Mon père Franck ne s’était jamais remis de ne pas savoir ce qui était arrivé à son épouse et son fils : sont-ils morts pendant leur transfert ? Ont-ils servi d’expérience à ces monstres ? Avaient-ils subi une longue agonie ? Des questions angoissantes pour lui et sans réponses. Un secret qui a lourdement pesé en moi durant toute mon enfance et mon adolescente. Je comprends mieux la froideur de papy car papa lui avait interdit d’en parler. Je comprends mieux sa tête lorsque je décide de nommer mon ourson Joseph du prénom de son fils disparu. Incroyable ces connexions générationnelles. Et toutes ces rivalités avec les autres plus âgés, ne sont-elles pas la rivalité impossible en rapport avec ce premier fils de mon père, à tout jamais idéalisé par celui-ci du fait de sa mort brutale ? J’avais donc conçu l’idée que je ne pouvais vivre avec mes camarades qu’en portant moi-même un secret. Les psys qu’on voit ainsi comment un secret subi peut produire chez celui qui y est confronté la nécessité psychique d’organiser sa propre vie relationnelle autour d’un secret qu’il impose aux autres. Mais quelle révélation pour moi. Le porteur d’un secret douloureux est toujours partagé entre deux : d’un côté, il aimerait pouvoir le révéler pour être libérer ; de l’autre, il ne peut s’y résoudre, de crainte de porter atteinte aux partenaires du secret. Lorsqu’un parent garde le silence sur un événement important, l’enfant vit toujours ce silence comme répondant à la nécessité de lui cacher quelque chose parce que « ce n’est pas bien », autrement dit parce que c’est « honteux ». Mais ce « partage », ou encore ce « clivage », ne traverse pas seulement, comme chez son parent, sa personnalité consciente. C’est l’ensemble de sa personnalité qui est affecté par le clivage. Et que dire de la troisième génération du porteur du secret ! Ces enfants dont les grands-parents étaient porteurs de traumatismes non surmontés et indicibles vont pouvoir développer les mêmes troubles qu’à la génération précédente, mais aussi des troubles beaucoup plus graves, dont le point commun est d’être apparemment dénués de tout sens : en particulier des troubles psychotiques ou diverses formes de délinquance ou de toxicomanie. Pour guérir de ces secrets de famille, il paraît qu’il nous faut renoncer au désir de pouvoir nous croire capable de soulager nos parents de leurs douleurs ; de briser cette chaîne. Et il faut reconnaître à nos enfants que nous ne sommes pas parfait : reconnaître nos hontes, nos questions, nos erreurs.

 

 

 

 

 

Claude Serra