Hippie quoi encore !

 



 

Quand Bernard arrive « pattes d’eph », chemise à fleurs, lunettes « power flowers » à la soirée déguisée, tout le monde pouffe.

 

Sacré Bernard. Il a fait l’effort de venir au rendez-vous de cette fête des anciens du lycée. On était tous en classe il y a soixante ans. "Une paille" (ndrl antiphrase qui signifie beaucoup) comme diraient certains. Quel bonheur de se croiser après tant d'années.

 

On se retrouve aujourd'hui chez Françoise et Jacques dans leur belle maison de banlieue bourgeoise.

 

Bernard a fait le choix d’aller jusqu’au bout de ses rêves en refusant la société de consommation, la non-violence, la liberté, la vie en communauté. Le vrai hippie en contre-culture des années 1960-1970.

 



 

« Bien sûr que c’était mieux avant. A cause de vous tout fout le camp.

Collaborateur des grands groupes d’industries va !!! »

 



 

Ça y a est, c’est reparti. Ils nous en gâchaient des soirées ces deux-là à presque se battre une fois qu’ils avaient deux verres dans le nez. Enfin deux verres…

 



 

« Je n’en ai rien à faire moi » réplique Jacques,

 



 

« j’ai tout mon confort, je ne me les pèle pas en plein hiver. Je fais travailler la concurrence. Je vais au plus offrant. Avec Internet, c’est trop bon. Les commerçants du coin de la rue n’ont qu’à s’aligner » gesticule Jacques dans un grand soir son verre de vin australien à la main.

 



 

« Eh ben voilà. Tu fous rien de tes journées. Tu fais des kilomètres pour faire le plein de courses.

 

Tu fais travailler tous les grands groupes agro-alimentaires de la malbouffe. Après tu es malade et tu fais travailler les laboratoires pharmaceutiques. Tu as bossé pour t’enrichir, pour payer ton confort et toujours plus. C’est un cercle vicieux qui enrichit toujours les mêmes, hein ben voyons. Moi monsieur, je propose un système politico-économique capable d’apporter le bonheur à l’ensemble de l’humanité. Rien de moins. Et vous les montons suiveurs, vous devez être acteur à votre échelle et non pas de générer ces richesses. Plutôt que de la concurrence féroce pour disposer des richesses à son seul profit, on peut faire autrement non ?

 

Du « win-win » avec la nature environnante »

apostrophe-t-il ses amis du lycée.

 



 

Autour, les petites discussions discrètes se sont tues. C’est vrai qu’en ce moment, le discours pousse les gens à changer de mode vie, à renoncer au confort, à renouer avec les savoir-faire ancestraux, à opter pour plus de frugalité, de parcimonie dans l’usage des ressources, à renouer avec la convivialité. Le magazine Sport et Vie traite d’un dossier sur le sujet et citant les auteurs du XIXème siècle David Thoreau et Georges Perkins Marsh, et la revue The Lancet qui parle du concept la syndémie : la classe politique mondiale entreprend trop peu de chose pour reprendre en main le problème global des personnes ayant une surcharge pondérale et qui sont sous-alimentées. Bien que cela soit notoire depuis des décennies, la classe politique n’est pas en mesure de combattre les problèmes sanitaires les plus urgents constitués par la malnutrition. Les intérêts économiques et une pression trop faible du public sont, selon la commission Lancet, responsables de cette inertie politique. Dans son rapport, la commission Lancet met en garde contre une syndémie mondiale qui échappe à tout contrôle. Les trois pandémies que sont le surpoids, la sous-alimentation et le changement climatique se conditionnent et se renforcent mutuellement.

 

 

« Mais tu n’imagines même pas. Va dire toi à ceux qui sont dans le business d’arrêter de bosser plus, qu’ils ralentissent leur train de vie. Si ce n’est pas lui, ce sera un autre. Tu pars en sucette mon pauvre avec ton c’était mieux avant ou qu’on peut changer les choses. Ah il est beau ton discours d’apporter le bonheur à la société.

Tu remplacerais l’argent contre quel système d’échange ? Des cartes de Pokémon

comme dans les cours de récréation hein ?

 

Mais bon je vais prendre une bonne résolution : je vais prendre le vélo au moins trois fois par semaine pour aller jouer aux boules, chercher le pain, à la mairie, aux associations.

Je vais m’acheter un vélo électrique. Cela convient à monsieur le ministre au bonheur ? »

 

ironise Jacques.

 



 

« Bien, bien. C’est un bon début mon Jacquot. Tu vois quand tu veux… »

 



 

On trinque à l’amitié, les vieilles histoires refont surface. Trois mois plus tard :

 



 

« Allo Ber ? C’est Françoise. Jacquot ne te le dira pas mais moi je tiens à te remercier. Depuis qu’il s’est acheté son vélo électrique, il le prend tous les jours. C’est incroyable. Il ne veut plus le lâcher. Il fait son beau. Il a retrouvé sa bonne humeur de ses vingt ans et perdu quelques kilos. Il tient la forme mon vieux pélican. Comme quoi, c’est toi qui a raison. On vit dans la facilité. On devient paresseux en quelque sorte. On est devenu des consommateurs passifs. Tu nous as fait un déclic. Du coup, j’en ai acheté un aussi… ».

 



 

Claude Serra