La définition du bonheur ?

 

Suis-je devenu celui que je voulais être ?

 

 

 

Je plonge ma petite cuillère dans cet énorme nuage de chantilly qui bute puis fend la boule de glace au chocolat maison. Je ferme les yeux pour mieux me délecter. Je prends mon temps. Enfin un moment pour moi, rien que pour moi.

 

Assis sur ce haut tabouret au milieu de tous ces cadres dynamiques la cravate bien nouée, j’imagine le stress de leur journée. Regarde-moi cette tête qu’il a, lui : blanc comme un linge, les valises sous les yeux et sa mallette bourrée de documents.

 

La salle se vide peu à peu de ces cols blancs. Les sonneries et les notifications laissent la place à la petite musique douce sortie de l’enceinte connectée au portable du barman. Un pur régal. Allez au turbin les gars ! Allez ouste, filez. Je me laisse bercer par le temps qui passe. A mon tour de pousser la porte de la sortie. Un bel après-midi pour les braves. Ce premier client me lâche de bien jolis compliments. Voilà qu’il me ferait rougir, celui-là. C’est fou comme le ciel peut prendre de couleurs aussi surprenantes en une journée. Prenez le temps de vous arrêter et d’observer. Je vous assure, c’est trop beau. Ah pardon. Peut-être ne pouvez-vous pas vous offrir ce type de privilège ? La course au temps et la pression que vous vous infligez ne vous le permet. Bien délicat celui-ci. Ça fait toujours plaisir ces petites attentions. Merci monsieur. Je profite de cette accalmie pour joindre mon bien-aimé. Sa voix éraillée me fait dire qu’il doit toujours pioncer ce bougre. Mais bon, il a vécu tellement de moments durs que je laisse faire ce qu’il veut. Pas trop quand même. N’abusez pas. Ma soirée s’annonce difficile. La clientèle de nuit, si je puis dire, n’a rien à voir avec celle de la journée. Je reste sur mes gardes. Leurs commandes sont souvent issues de leur cerveau reptilien. Mon joli doudou passe enfin me voir. Mon visage s’illumine. Il est trop beau. On s’enlace. On se serre fort. C’est notre force. On est indestructible. Comme d’habitude il vient me taxer quelques sous. Je le regarde partir dans sa démarche qui me laisse échapper un petit sourire en coin. Je pourrai le reconnaître dans une foule immense. Comme je le disais, la soirée m’a éreinté. J’ai tout donné. Je suis morte. Il est temps de retrouver mon tout doux. Je prends soin de mettre l’argent de la soirée dans la doublure de ma ceinture, ma cache. Ben oui, vous savez les rues ne sont pas sûres. Les malintentionnés savent que je fais quelques sous. Les plus détraqués sont évidemment capable de me braquer. Et même de me frapper pour me soutirer cet argent. Plus jeune, je me voyais habiter une grande maison, avoir un chien, un chat, un grand jardin, être traductrice pour les grands de ce monde et voyager. Bon je vis en ville. Les clients de différentes origines me font voyager sans bouger du quartier. Et puis il y a mon homme, mon protecteur. Ça n’a pas de prix une rencontre comme ça. Il me fait de beaux cadeaux. Cet été, il m’a promis qu’on irait à Saint-Tropez. Qu’on claquerait du fric dans ce que je voudrais, qu’on irait chez ses amis. J’ai hâte. Vous vous rendez compte ! A seize ans, tout ce qu’il me fait découvrir. Et ce qu’il va me faire découvrir. On est amoureux. Je fais n’importe quoi pour lui. Les autres hommes ? Ça ne compte pas. Et puis c’est notre seul moyen pour se faire de l’argent vite fait bien fait. Quand on en aura assez, on changera de vie. Il me l’a promis. C’est vrai que parfois il est dur. Il me fait mal. Il est comme ça parfois. Ce n’est pas grave. Il changera. C’est à cause de la drogue qu’il prend. Moi aussi quand j’en prends, je ne suis pas trop cool avec lui. Mais ça m’aide certains jours avec les clients quand j’en ai marre. Mais je sais que ça vaut le coup. Après on partira. On pourra vivre notre bonheur.

 

 

 

 

 

Claude Serra